Son patrimoine est faible, il n’a rien accumulé, il n’a pas d’héritage à transmettre, il n’a même pas d’enfants ! Si l’argent était son ressort, il aurait choisi un autre métier, non ? Alors, il servirait les intérêts des riches par pur bénévolat ? Et ce serait pour quelle raison ?

Non, je vois Macron plutôt comme un mécanicien, un cheminot de la SNCF (le métier de son grand-père paternel !) agacé par une machine poussive et brinquebalante, un intellectuel navré par des étudiants ignares et indisciplinés, un esthète souffrant d’un tableau mal exécuté, un entraîneur soucieux d’une équipe maladroite et désunie. Effectivement, nulle trace de charité chrétienne, de compassion sociale ou de solidarité de classe dans cette psychologie, mais nulle trace de mépris non plus, et au contraire le désir d’améliorer les choses. Pourquoi est-ce que la passion du bel ouvrage ou pour l’esthétique d’un fonctionnement bien huilé n’auraient pas leur place en politique ?

Le tout est de savoir ce qu’est le « bel ouvrage » selon Macron. Voici mes quelques réflexions à ce sujet.

Théorie du ruissellement ?

Je défie quiconque de citer l’emploi de cette expression par Macron. D’ailleurs aucun économiste sérieux ne l’a jamais défendue (au moins en ces termes), tellement la théorie est approximative et non vérifiée. L’expression n’a été créée que sous Reagan et Thatcher par les opposants à leur politique qu’ils qualifiaient ainsi pour mieux la vilipender et la brocarder.

En revanche, Macron se réfère volontiers à l’image – tant contestée - de la cordée et du premier de cordée. Remarquons tout de suite que le regard se porte alors vers le haut et non vers le bas : c’est le contraire du ruissellement ! On ne convoque ni pesanteur ni loi naturelle, mais au contraire un effort des hommes, intense, coordonné et partagé. On n’évoque aucunement le bruit d’espèces sonnantes et trébuchantes, mais au contraire la satisfaction de l’objectif atteint par l’ensemble de la cordée après l’effort de tous, avec le plaisir (gratuit) de contempler le paysage au sommet de la montagne. On est loin du ruissellement monétaire, ou de l’aumône d’une charité condescendante ! Quant à l’image d’inégalité véhiculée par l’expression, ce serait, selon ses contempteurs, la métaphore du clivage riches / pauvres, patrons / employés, sachants / ignares, … Ces piaillements scandalisés ne sont que pure hypocrisie ! Oh quelle horreur, il a encore une fois dit la vérité !! C’est celle de trop ! Dire que certains employés sont illettrés, que certains habitants du Nord sont alcooliques au dernier degré, ou que certaines personnes ont un leadership plus développé que d’autres, c’est la vérité, mais ça ne se dit pas ! Cachez ce sein, s’il vous plait.

Eh bien moi, ça me plait qu’il le dise, parce que justement ce n’est pas du mépris : est-il méprisant le médecin qui annonce un cancer à son patient ? Non, c’est un regard lucide sur la réalité qui permet de la corriger, d’adapter l’enseignement, les programmes d’éducation ou de santé, … Qui a dit que le premier de cordée le sera pour la vie ? et à titre héréditaire ? ou qu’un membre de la cordée progressivement aguerri ne prendra pas sa place ?

L’image de la cordée employée par Macron, c’est, pour moi, celle d’un** fonctionnement efficace** - chacun à sa place en fonction de ses aptitudes et compétences - et solidaire - grâce à quoi tout le monde arrive au bout et bénéficie du paysage en mangeant du saucisson. La reconnaissance des différences d’aptitudes ou de compétences n’est un facteur d’inégalité que si on se résigne à leur immuabilité ou à leur caractère socialement héréditaire. Mais justement, ce n’est pas le cas de Macron qui lutte comme il le peut (je pense) pour** favoriser l’égalité des chances **: voir les efforts en matière scolaire, mais aussi par exemple le soutien dès l’origine à Mozaïk RH, …

Une Europe qui protège

S’agissant de la solidarité, c’est au niveau européen qu’il agit principalement, avec plus ou moins de réussite bien sûr. Mais faut-il rappeler le succès remporté à propos de la nouvelle directive sur les travailleurs détachés, qui lutte contre le dumping social ? On ne lui donnait aucune chance.

Il vient aussi d’obtenir un accord (de principe) pour un budget de la zone euro. Certes il y a encore du boulot, mais ça va dans le bon sens. En France, on est tous conscient qu’il a pris du retard dans le domaine social, et j’espère qu’il va le rattraper, rien n’est irrémédiable. Pourquoi ce retard ? Macron a toujours dit qu’il y aurait trois séquences : l’économie (politique de l’offre), les finances publiques, le social. Jusque-là, il avait abordé les questions sociales avec des représentants du syndicalisme ouvrier ou patronal, finalement sans véritable représentativité (et il en avait triomphé pour cette raison). Bien sûr, il y a eu l’aveuglement du petit cercle au pouvoir qui, peut-être trompé par une vision des Français réduite à celle de « râleurs jamais contents », «gaulois réfractaires au changement » ou « peuple irréformable », n’a pas vu venir l’exaspération.

Mais je reconnais une qualité éminente à Macron, c’est la sincérité (au risque de la brutalité ou de la naïveté dans l’expression), et aussi la faculté d’apprendre de ses erreurs. S’il a finalement cherché à satisfaire les gilets jaunes, c’est (je crois, romantique comme je suis) qu’il y a reconnu une autre sincérité, face à la sienne. Le débat qu’il propose en régions devrait être organisé pour qu’il se déroule avec le moins possible de filtres. Et en tout cas, ce rattrapage espéré ne sera en rien un changement de ses objectifs.

Macron : un social-libéral. Pas un social-démocrate.

La différence pour moi vient essentiellement de l’attitude à avoir sur les finances publiques : respect ou pas des critères de Maastricht (max 3% de déficit, plafonnement de la dette à 60% du PIB) ?

D’aucuns considèrent que le niveau de la dette n’a pas d’importance. Et d’ailleurs, regardez Trump : il s’en fiche royalement ! Et qui a bénéficié de la plus grande remise de dettes de l’histoire si ce n’est l’Allemagne en 1950 (réduction de sa dette de plus de 60%) ? Ça ne lui pas si mal réussi … Je ne remonte pas aux emprunts russes ou à la « banqueroute des deux tiers » en 1797 en France ! Comme cas significatif récent, on peut citer aussi la Pologne en 1990 (remise de 50% de sa dette après la chute du communisme). Les autres cas plus récents (Equateur 2008, Islande 2008) ont moins de portée, les dettes annulées ayant été contractées illégalement ou de façon douteuse …

Pour autant, si la France aujourd’hui se retrouvait en « faillite », il ne faut pas oublier qui seraient les créanciers perdants :

  • la dette est détenue à 55% par des étrangers, surtout européens et chinois (on s’en fout comme de la première chemise de Trump, mais il y a quand même des retraités américains qui ne percevront plus leur retraite quand leurs fonds de pension auront perdu leur investissement en France …),
  • les 45% restant (790 milliards d’euros, pas moins) sont détenus par des résidents français dont une bonne part de livrets d’épargne (livrets A, livrets bancaires, …) et de comptes assurance-vie : ceux-là aussi, qui comprennent une bonne proportion de classes moyennes ou défavorisées, y perdraient leur mise … Bonjour la politique sociale !

On comprend pourquoi les annulations de dette ne se produisent qu’en cas de guerre ou de révolution !…

Patrick Béghin